Réponse de France 5

Réponse de France 5, suite à l’émission du Magazine de la Santé  dont l’un des reportages s’intitulait « ces athlètes féminines… qui sont des hommes »

Le 27 février, que nous avons reçu à TRANS INTER action une réponse à notre courrier adressé à France5, suite à l’émission du Magazine de la Santé du 27 janvier dont l’un des reportages s’intitulait « ces athlètes féminines… qui sont des hommes ».

C’est une lettre de 5 pages que nous adressent conjointement le rédacteur en chef de l’émission Benoît Thevenet, et Gilles Goetghebuer, rédacteur en chef du magazine Sport et Vie qui était intervenu ce jour là.

Nous avons choisi de ne pas publier leur courrier, n’ayant pas demandé leur accord préalable, mais d’en faire ici un résumé car vous êtes probablement nombreu-ses-x à vouloir connaître leur réaction. Tout ce qui sera écrit entre guillemets par la suite sera des citations exactes du courrier.

Nous vous laisserons juges de toute interprétation que vous pourrez en faire… Voici notre résumé et réponse :

Tout d’abord, ils jugent la charte média que nous leur avons fait parvenir  « certainement très précieuse à l’avenir ». En espérant qu’elle sera consultée à l’occasion de futures émissions ou reportages sur la transitude ou l’intersexuation.

S’ils nous rejoignent sur le fait que l’usage des mots et leur précision est importante, ils affirment cependant qu’il « existe un risque à trop cloisonner le propos» et qu’un « discours trop pointilleux présent[e] un risque réel de voir les téléspectateurs se détourner de la question ».
Sur ce point, nous sommes absolument en désaccord. Utiliser les termes corrects, tels que nous les avons soulignés lors de notre courrier, contribue à témoigner du respect pour les personnes trans et intersexes, ne serait-ce que par l’usage correct de leurs pronoms, prénoms d’usages et.. genre. Ils considèrent le ton qu’ils emploient dans les différentes émissions du Magazine de la Santé ayant abordé la transitude, comme « toujours respectueux des personnes, direct, pédagogique, empathique si nécessaire ».

Concernant leur émission du 27 janvier, nous recherchons encore à quel moment le ton a été « respectueux des personnes » ou « pédagogique », car parler de femmes trans comme étant des hommes qui, bon, sont devenus des femmes, ça n’est pas pédagogique vu que ça véhicule des idées fausses et que ça renforce les préjugés.

Ils ont apparemment mal compris une partie de notre courrier donc nous éclairons le propos ici, en espérant qu’ils liront notre lettre ouverte : Ils se disent perdus lorsque l’on aborde la situation des hommes trans. Nous disons qu’ils peuvent avoir bien souvent une ossature et une taille inférieures aux hommes cisgenres. Nous parlons bien des hommes trans, la phrase exacte étant : « On notera aussi que vous ne parlez pas du tout de la situation des hommes trans dans le milieu sportif où la testostérone est bannie car considérée comme un produit dopant alors qu’il s’agit pour eux d’un traitement hormonal essentiel. Là ça ne semble gêner personne qu’ils se retrouvent parfois désavantagés par rapport aux athlètes cisgenres hommes (ossature et taille souvent moins importante que chez les hommes cisgenres) » Le « ils » se réfèraient aux hommes trans, qui donc, peuvent se retrouver désavantagés par leur taille et ossature souvent moins importantes que chez les hommes cisgenres (la taille et l’ossature d’un homme trans ne sont pas modifiées par les hormones).

Le reste de leur courrier répond point par point. Nous les remercions d’être revenus sur le contenu de notre lettre de façon plutôt détaillée.

Ils admettent que leur titre « était maladroit ».

Ils disent ne pas connaître d’hommes trans dans le sport de haut niveau. Nous citerons par exemple Andreas Krieger (qui a affirmé avoir été  »dysphorique » quant à son genre assigné à la naissance bien avant le dopage subi qui l’a masculinisé lors de sa carrière  »féminine »), Erik Schinneger, skieur autrichien intersexe, Balian Buschbaum, perchiste allemand qui a arrêté sa carrière pour blessure et qui a transitionné juste après, Keelin Godsey, un lanceur de marteau américain, Chris Mosier, biathlète américain, et il en existe d’autres, en basketball notamment..

Par ailleurs, un article en anglais intéressant qui dénonce le mythe de  »l’avantage qu’auraient les femmes trans athlètes » :
http://www.salon.com/2013/06/30/debunking_unfair_advantage_myths_about_trans_athletes_partner/

M. Goetghebuer se dit « un peu vexé d’être taxé de ne rien y connaître ». Nous voulons préciser que nous concédons qu’il s’y connaît en sport, et notamment sur les conditions requises, réglementations etc vis à vis des athlètes trans, mais pas sur le sujet trans en lui-même. Il ne suffit pas de parler beaucoup d’un sujet (« une bonne douzaine de fois », nous dit-il) pour « s’y connaître ». (cf point 4)

Concernant the Danish Girl, ils indiquent la probabilité forte que sa compagne, Gerda, aie été lesbienne, et que « le reste est une question de sensibilité ». Sauf que le fait de parler, lors de la chronique, quasiment exclusivement de Lili Elbe au masculin n’est pas une « question de sensibilité ». Ni le fait de sous-entendre que la « probabilité » que Gerda soit lesbienne expliquerait/justifierait le fait que Lili ait fait une transition. Il n’est pas encore « question de sensibilité » lorsqu’il est affirmé dans la chronique que Lili était la première femme trans… C’est, et nous insistons sur l’objectivité de ce qui suit : une question d’ignorance pure et simple sur le sujet traité.

Sur Jenna Talackova. Nous reprenons donc le point 2), lors duquel nous soulignons que parler relativement beaucoup (12 fois, bon, tout est relatif!) d’un sujet n’est pas synonyme de le maîtriser… Ils ne voient pas le problème sur le fait de dire « c’était un homme. Elle s’est faite opérer ». (sous entendu, maintenant qu’elle s’est faite opérer, c’est une femme). C’est bien une preuve flagrante d’ignorance sur le sujet. Et encore une fois, il n’y a pas de honte à être ignorant sur un sujet particulier, mais ne pas reconnaître son ignorance, là c’est plus ennuyeux. Nous espérons que M. Goetghebuer ne sera pas vexé que l’on détaille rapidement en quoi il n’y connaît manifestement rien sur le sujet :

Jenna Talackova n’était pas un homme. Elle était une femme trans avant toute évolution (hormonale ou chirurgicale) de son anatomie. A noter qu’elle a commencé sa transition à l’âge de 14 ans.

Une opération chirurgicale (génitale ou non) ne fait pas de quelqu’un « un homme » ou  « une femme ». Les organes génitaux ne font pas le genre. Personnellement nous n’avons aucune preuve de ce que M. Goetghebuer a entre les jambes lorsque nous regardons sa chronique. Ça ne le rend pas moins légitime à se dire homme ni à être perçu et considéré par tous comme homme, sans que cela nécessite une consultation de son dossier médical. Il en va strictement de même pour les personnes trans.

Concernant l’Iran, ils disent être d’accord avec nous et admettent qu’il « aurait été plus judicieux d’utiliser l’expression « être contraint » plutôt que le verbe « décider », mais qu’il faut que nous tenions «quand même  compte que l’émission passe en direct et qu’elle s’accompagne nécessairement d’une certaine liberté de ton ». Oui, l’oral laisse moins la place à la réflexion et l’analyse que l’écrit. Mais si dans un journal TV (ou radio) d’informations, un-e journaliste affirme que des terroristes ont « été contraint » d’attaquer un lieu public en faisant une centaine de mort…. Nous pensons que ça ne prendrait pas énormément de temps pour que cela soit corrigé, en direct, en employant un terme plus pertinent et surtout plus adéquat…
Il est un peu facile de se réfugier sous les maladresses du direct alors qu’ici il ne s’agit pas d’un usage maladroit d’un terme proche d’un autre mais carrément d’un changement de sens radical dans les propos énoncés. Dire que beaucoup de personnes homosexuelles décident de changer de sexe a des conséquences sur l’opinion publique, et des conséquences directes sur la façon dont sont traitées les personnes trans au quotidien. Car nombreu-ses-x sont celleux, dans le grand public, qui affirment que les personnes trans ne sont que des personnes homo qui ne s’assument pas..
Les propos tenus ont un poids et des conséquences qui, si iels échappent aux journalistes et leur semblent anodines (ou de simples exigences trop sévères d’associations militantes), n’échappent pas à tou-te-s celleux qui les subissent au quotidien, et qui, pour certain-e-s, finissent par ne trouver d’autre alternative que le suicide.

Sur Caster Semenya. Nous entendons les précisions sur les athlètes hommes qui ont « littéralement envahi » le sport féminin pendant les années 60. Nous comprenons qu’il y avait une justification aux tests de féminités. La façon dont cela a été mené a juste été d’une extrême violence dans le cas de Caster Semenya, et jusqu’à preuve du contraire, on est censé se baser sur la présomption d’innocence et non la présomption de culpabilité. C. Semenya a été humiliée, et cela n’est en rien justifiable ni justifié. D’ailleurs, ce que nous leur reprochions sur ce point était uniquement le fait qu’ils la qualifiait dans leur émission de malade.

Ils font par ailleurs mention dans leur lettre d’une tenniswoman, Renée Richards, en affirmant qu’elle « reconnaissait pour elle-même l’avantage qu’elle tirait d’avoir été précédemment un homme ». Nous aimerions connaître les sources permettant d’affirmer cela.
Un article du newyork time de 1976 indique justement l’inverse : ‘No Exceptions’, and No Renee Richards
Il est écrit, nous citons : Dr. Richards questions the validity of sex identification through genes, and insists that bodily, psychologically and socially she is female. « I do not feel that I have an unfair advantage over other women in athletic competition, » said Dr. Richards, who is 6 feet 2 inches tall.

Soit, pour les non-anglophones : « Je n’ai pas le sentiment d’avoir bénéficié d’un avantage injuste par rapport aux autres femmes dans les compétitions d’athlétisme ». Quoiqu’il en soit, nous sommes tout à fait d’accord pour qu’ils nous transmettent (ils le proposent dans leur courrier) les documents en leur possession sur le sujet, nous sommes librement joignable sur notre adresse mail trans-inter-action[at]gmx[point]com.

Bien sûr, nous avons conscience que leurs intentions n’étaient pas malveillantes. Elles le sont rarement, mais l’ignorance engendre les erreurs et les maladresses qui elles-mêmes font perdurer les stéréotypes dont les personnes trans et intersexes souffrent au quotidien. Et nous espérons juste qu’à l’avenir les journalistes veilleront à s’informer auprès des personnes concernées ou auprès de sources fiables avant d’aborder ces sujets de façon irrespectueuses.

Nos « exigences » leur semblent « parfois sévères ». Il s’agit juste d’exiger le respect à la dignité humaine, le respect du genre des personnes trans, le respect de leur intimité, qu’on cesse de présenter les personnes trans comme des curiosités ou en les mégenrant systématiquement… A l’heure actuelle, parler des personnes noires en utilisant des termes pathologisant ou dégradants est jugé inadmissible à la télévision française. Il serait inacceptable que des journalistes parlent des athlètes noir-e-s comme étant « avantagé-e-s par leur nature qui en fait de bon-ne-s coureu-se-r-s… » par exemple. La façon dont on parle des personnes trans actuellement est comparable à la façon dont on parlait des personnes noires auparavant, ou des personnes homosexuelles… Cela n’est ni une exagération, ni un détail ou une simple question de vocabulaire.

Nous sommes optimistes et espérons que cet échange avec ces deux rédacteurs en chef contribuera à faire doucement avancer la façon dont on parle des personnes trans et intersexes dans les médias, à France5 du moins. Nous savons qu’il n’y avait pas de volonté de nuire de leur part, mais lorsque l’on veut vivre dans une société inclusive de toutes les différences et minorités, alors il faut faire un peu plus que  »n’avoir aucune volonté de nuire. » Il faut avoir une volonté de respect et de bienveillance… Ce ne sont pas des « exigences parfois sévères », des détails sémantiques ou « un risque à trop cloisonner le sujet ».

La partie qui suit s’adresse directement aux journalistes, à ceux qui nous ont répondu mais également à tou-te-s celleux qui continuent de traiter le sujet trans de façon irrespectueuse :

À l’heure actuelle, le sujet est cloisonné dans les médias, toutes chaînes confondues. Il est cloisonné aux stéréotypes, au voyeurisme, à l’exotisation, à l’humour (!), aux amalgames. Il est cloisonné au ridicule ou au sentiment de dissimulation/trahison/mensonge, il est cloisonné à une vision unique de femme trans quinquagénaire ayant transitionné sur le tard, cloisonné aux opérations chirurgicales qui fascinent, à l’aspect esthétique ( »Wow, j’aurais jamais cru que c’était un homme/une femme avant ! », « c’est réussi !») ou au côté pathologisant et victimisant (« pauvres malheureu-x-ses, quelle horreur d’être trans, c’est grave, c’est terrible, sortez les violons »).

C’est ça que l’on voit tous les jours, figurez-vous. Sur n’importe quelle chaîne. Parfois un documentaire surprend par sa bienveillance ; généralement, on se rend compte qu’il vient de l’étranger… Donc non, on ne risque pas de « cloisonner le sujet », et « un discours trop pointilleux » ne présente aucun risque de voir les gens s’en détourner… Il ne s’agit pas d’être « trop pointilleux ». Il s’agit de tenir des propos corrects, respectueux, adaptés et clairs.

Sans cela, alors les « téléspectateurs » continueront de penser qu’une personne trans c’est « un homme qui est devenu femme » (rarement l’inverse, si on en croit les médias!), quelqu’un qui se travesti, quelqu’un à plaindre, qui est forcément « détectable » ou à l’inverse « usurpat-eur-rice » (dans les deux cas c’est négatif…), qui mène une « double vie », quelqu’un qui « s’imagine d’un autre genre », à qui il est ok de parler de ses organes génitaux et de sa sexualité en public sans pudeur…
Les téléspectateurs continueront de croire que les personnes intersexes – quand ils savent qu’elles existent – sont  »atteintes d’une maladie », hermaphrodites ou encore « des anomalies »…

Tout cela est nocif pour les personnes trans et intersexes, et dangereux. Certain-e-s le paye de leur vie, rappelons-le, d’autres se font renier par leur famille, sont accaparé-e-s et stérilisé-e-s par le monde médical (rappelons que la dernière fois qu’une partie de la population a été stérilisée de force c’était lors d’une période sombre de l’Histoire)…(désolé pour le point Godwin…)

Donc non, nous maintenons que ce n’est pas en parlant de façon irrespectueuse, incorrecte et imprécise des personnes trans qu’on lutte contre la transphobie. Et sincèrement, ce n’est absolument pas à des journalistes cisgenres quel-le-s qu’iels soient de se positionner sur ce qu’ils jugent constructif ou non pour faire reculer la transphobie. La transphobie et le cissexisme, vous ne les vivez pas, vous ne les connaissez que sur le papier (et encore). Les personnes trans et intersexes sont et seront toujours les seul-e-s habilité-e-s et légitimes à savoir ce qui est ou non en mesure de faire reculer la transphobie et le cissexisme.

Et quand nous prenons le temps de vous l’expliquer, ce n’est pas pour s’entendre dire que vous savez mieux que nous ce qui contribue à faire ou non reculer les préjugés, la transphobie et « les tabous persistants sur la transidentité ».

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