Retour critique sur le documentaire « Devenir il ou elle », diffusé sur France 5

Nous proposons de faire un retour sur le documentaire de Lorène Debaisieux et Lise Barnéoud, diffusé le 10 janvier 2017 sur France 5. Nous commencerons par lister les points qui nous apparaissent négatifs, pour finir par le positif.

1.Le titre :
Comme toujours, la préoccupation première des chaînes de télévision (et des médias en général) est de faire de l’audience, d’accrocher et d’appâter. Quoi de mieux pour cela qu’un titre accrocheur ? … à cela nous répondons : le respect des personnes. Ça nous paraît LARGEMENT plus important qu’un titre vendeur qui entretient les confusions.
Pourquoi ? : Parce que les personnes trans ne deviennent pas il ou elle. Premièrement parce qu’elles sont déjà du genre qui est le leur, et que c’est généralement pour cette raison qu’elles transitionnent, pas l’inverse. Et deuxièmement parce qu’il n’existe pas que deux genres, et que certaines personnes trans ne sont tout simplement ni des hommes, ni des femmes.
L’absence de personnes de genres non-binaires dans le documentaire est en soi dommage car elle invisibilise leur existence (pourtant bien réelle) et leurs difficultés (toutes aussi réelles, notamment pour accéder à des démarches de transition).

2.Un regard pathologisant et médicaliste
Cela ne saute pas nécessairement aux yeux, mais pourtant l’ensemble du documentaire prend un parti réellement problématique vis à vis de la communauté trans. Celui de ne présenter les choses qu’à travers une vision ultra médicaliste et ne donnant la place qu’aux équipes protocolaires de la SOFECT ou équivalent (sans vraiment les nommer qui plus est, vu leurs réticences à parler de leurs méthodes… Évidemment, vu qu’elles sont particulièrement transphobes)

Publicité pour la SOFECT
Tout au long du documentaire, les démarches de transition sont présentées comme indissociables des équipes protocolaires. Ces équipes réunissant différent-e-s praticien-ne-s (psychiatres et psychologues, endocrinologues, chirurgien-ne-s, parfois même avocat-e-s). Il n’y est question que d’UN type de parcours, imposant notamment un suivi par les médecins des équipes (ce qui est contraire au droit de chaque patient-e à avoir le choix de ses médecins), un « test de vie réel » (allant de 6 mois à 1 an), mais aussi différents critères discriminants qui ne sont pas abordés du tout dans le documentaire.
La plupart des informations données sont donc fausses (car incomplètes), et contribuent au développement de ces équipes.

Exemples d’informations erronées :
« Seul un service s’occupe de suivre les mineur-e-s dans leurs démarches« 
Alors oui. Il n’y a qu’une équipe protocolaire qui suit les mineur-e-s. Mais cette équipe n’est pas la seule façon qu’ont les mineur-e-s de faire une transition en France. Certain-e-s psychiatres et endocrinologues bienveillant-e-s permettent à des jeunes de 15 à 18 ans de pouvoir prendre des hormones et ainsi entamer sereinement leurs démarches. Cela sans imposer des délais d’attentes injustifiés (un-e jeune qui sait qu’iel est trans depuis 5 ou 10 ans n’a pas besoin d’attendre encore 1 an ou 2 supplémentaires. Comme le documentaire l’indique, généralement les personnes trans ont énormément réfléchi en amont aux tenants et aboutissants, elles connaissent pour certaines mieux le fonctionnement des hormones que certain-e-s spécialistes elleux-mêmes (!), elles sont sûres d’elles et ne regretteront pas 1.)

→ « Il est obligatoire, avant d’accéder aux hormones, de faire un test de vie réelle de 6 mois« 
Bien sûr, c’est obligatoire dans ces équipes, et c’est absolument irresponsable d’exiger cela de la part de personnes trans qui, pour beaucoup, ne peuvent pas être reconnues dans leur genre réel sans la prise d’hormones. Cela revient à les mettre dans des situations potentiellement dangereuses, en les exposant aux agressions verbales et physiques, ce qui peut bien entendu les fragiliser énormément.
Ce « test de vie réelle » n’est évidemment pas préconisé et n’est pas exigé lors de parcours libres (c’est à dire où læ patient-e choisit ses médecins en dehors des équipes protocolaires).

Justifier l’existence de ses équipes par un besoin de filtrer les personnes qui auraient « des pathologies leur faisant croire qu’elles sont d’un autre genre que celui qui leur a été assigné » est tout d’abord une insulte envers toustes les psychiatres hors-équipes (qui sont tout aussi qualifié-e-s pour détecter des pathologies), mais également une excuse pour interdire des transitions à des personnes trans qui s’avèreraient avoir des troubles psychiques (autisme, schizophrénie, bipolarité, etc). Car oui : il est possible d’être autiste, schizophrène, borderline, bipolaire etc ET trans. Sans compter que la transphobie peut engendrer chez des personnes trans des troubles psychiques, qui, si on leur permettait d’accéder à des transitions, auraient une incidence bien moins dramatique sur leur santé.

En conclusion :
Il existe des alternatives à ces équipes, plus respectueuses et tout aussi sérieuses. Ne présenter qu’une façon de transitionner a de réelles conséquences néfastes sur les personnes trans.

Les Pays-Bas comme modèle
Les Pays-Bas sont présentés dans ce documentaire comme des pionniers et un réel modèle d’accompagnement des enfants transgenres, alors même qu’y est pratiqué une psychiatrisation de la transitude. Certes, certaines démarches sont facilitées, mais on pose aux personnes trans un diagnostic de maladie psychiatrique. Il est possible de parler des avancées d’autres pays, sans faire l’apologie d’un système qui reste profondément problématique…

S. Hefez utilisant le terme « transsexuel-le-s », et « mutilations » pour parler des chirurgies :
Nous regrettons l’usage de termes pathologisants tel que « transsexuel-le » ou « transsexualité », et le mégenrage quasi systématique lorsqu’il parle des personnes trans.
De plus, parler des chirurgies comme de « mutilations » nous apparaît réducteur et incorrect. Une chirurgie du torse chez un homme trans, par exemple, n’est pas une mutilation en ce qu’il ne s’agit pas (que!) d’enlever des glandes mammaires, il s’agit de construire un torse masculin. Cela passe par une ablation, certes, mais ça ne se résume pas à cela. De même pour une chirurgie génitale visant à créer un vagin, par exemple.
Parler de mutilation n’est pas anodin vu la connotation très négative du terme. Cela amène à penser que seules des personnes malades mentales et irresponsables souhaiteraient « mutiler leur corps »… Alors que pour les personnes trans qui font appel à la chirurgie, il n’est jamais question de suppression, mais plutôt de transformation d’un élément existant, ou de création.


Les affirmations médicales erronées :

Hormones, une étape définitive/irréversible ?
Présenter les hormones comme « une étape irréversible » est non seulement partiellement faux, mais ça vise clairement à faire peur… Bien entendu, il convient de bien se renseigner avant d’en prendre, et de veiller à ce que chacun-e soit bien conscient-e des effets (désirés et indésirés). C’est entre autres le rôle des associations trans, car nous le rappelons, il est très très fréquent que les personnes trans connaissent mieux que les spécialistes les effets des hormones, les molécules utilisées et les dosages qui leur conviennent … C’est triste, mais vrai…

L’aspect « définitif » ou « irréversible » des hormones est relatif :
Les effets permanents de la testostérone sont au nombre de … 3.
– la mue de la voix
– la croissance génitale
– le recul de la ligne des cheveux au niveau des tempes (les golfes)
L’effet semi-permanent est la pilosité, qui, après arrêt de la testostérone, peut réduire (y compris sur le visage) mais pas totalement. L’atrophie des ovaires, à long terme, peut éventuellement avoir des conséquences sur la fertilité, mais il n’existe aucune donnée fiable allant dans ce sens)
Absolument TOUS les autres effets (répartition des graisses, prise de masse musculaire, augmentation de la libido, texture de la peau, des cheveux, odeurs corporelles, diminution de la poitrine, arrêt des règles, etc) sont réversibles.

Les effets permanents des oestrogènes sont un peu plus complexes, car à long terme ils peuvent rendre stériles.
À part cela, tout est réversible.

Ce qui permet de relativiser grandement l’aspect « irréversible » de la prise hormonale. La réalité démontre d’ailleurs cette inconsistance, car certains personnes trans ont arrêté (ou arrêtent) leur prise hormonale temporairement ou définitivement (que ce soit pour porter un enfant, par blocage vis à vis de la contrainte du mode d’administration par exemple, parce que les effets obtenus leurs conviennent et qu’iels veulent voir si en arrêtant un temps ça leur conviendra toujours ou pas, parce qu’iels veulent tester de ne plus en prendre pendant plusieurs mois voire années…). Donc la réversibilité est éprouvée par certaines personnes trans elles-mêmes (qui en témoignent, et pour qui ce n’est jamais ni un signe de regret, ni un « retour en arrière »).

« On ne peut pas prescrire de bloqueurs de puberté si la puberté est déjà entamée »
C’est faux. Les bloqueurs peuvent être prescrits lorsque la puberté est entamée, pour la mettre sur pause. Divers documents attestent de cela. Le fait que ce ne soit apriori pas pratiqué en France ne signifie pas que c’est impossible, déconseillé, etc.


Les parents

Il est évident que la transitude d’un-e enfant impacte son environnement familial. Il est évident que ça peut secouer les relations familiales, perturber les parents, les amener à se poser plein de questions, engendrer des réactions diverses (deuil, culpabilité, confusion, appréhensions…mais aussi déni, rejet, violence…).
Nous ne remettons absolument pas cela en question. Mais nous trouvons un peu déplacé que chaque fois, les personnes cisgenres qui parlent (médecins, parents, journalistes) se focalisent sur « le courage » des parents, sur « leurs difficultés » ou sur « leur souffrance ». On demande même aux personnes trans (qui sont des adolescent-e-s, rappelons-le) de « comprendre », « se mettre à la place de leurs pauvres parents », d’ « être patient-e-s avec leurs proches ». Et ça, c’est franchement déplacé. Pourquoi ? Parce que les victimes de la transphobie et du cissexisme ne sont pas les parents. Les personnes psychiatrisées ne sont pas les parents. Victimes collatérales (de la violence sociétale notamment), certes, mais remettons les choses à leur place…
Pourquoi serait-ce aux personnes trans de subir le cissexisme et la transphobie « parce que bon, il ne faut pas trop en demander » ? Pourquoi serait-ce aux personnes trans d’être patientes et de se montrer compréhensives, quand en face ça ne dérange personne de les faire attendre des années avant de leur donner le droit de faire leurs démarches, ça ne dérange personne de continuer à les mégenrer (parce que quand même, ça demande des efforts)…
Non, ce n’est pas ok. Les personnes trans passent leur temps à devoir patienter, elles doivent gérer leurs démarches, leurs propres ressentis, mais aussi ceux de leurs proches (qu’il ne faut pas brusquer, à qui il ne faut rien imposer, avec qui il ne faut surtout jamais se mettre en colère etc). Elles n’ont que très peu de contrôle sur leurs transitions (toutes les démarches et donc le respect de leur genre dépendant du bon vouloir de personnes tierces non-concernées…), et en plus il faudrait qu’elles tolèrent tout cela, et tout ce qui vient de leur entourage, sans broncher et en se montrant conciliantes ? Cela ne va pas de soi, non.

Nous sommes particulièrement peinés lorsque nous entendons :

« C’est ok que mes parents me mégenrent parce que c’est dur pour eux, je leur dois bien ça »
Est-ce plus dur de faire l’effort de changer ses habitudes en adoptant un prénom et/ou un pronom différent pour parler de son enfant/frère/sœur/ami-e/etc que de vivre soi-même le mégenrage continuel de ses proches ? NON.
Les efforts à fournir pour respecter une minorité, quelle qu’elle soit, seront toujours moins lourds que les conséquences que ça aurait sur la minorité de ne pas faire ses efforts. Alors on se motive et on prend conscience de ses privilèges s’il vous plait^^. On est d’accord que ce n’est pas facile. Mais pensez à votre enfant : c’est encore plus difficile pour ellui de subir votre mégenrage. (bien sûr, nous parlons ici des situations où la personne trans vit mal son prénom et/ou ses pronoms d’assignation…).
Vous trouvez ça déplacé quand une personne trans s’énerve et se met dans une colère noire parce que vous vous êtes « juste » trompé de pronom pour vous adresser à elle ? Pensez à toutes les fois dans sa journée où cette personne a subi du mégenrage en prenant sur elle.
On voit bien que Lucas prend sur lui concernant ses parents, mais cela ne choque t-il personne que ce soit à un adolescent de « préserver ses parents » plutôt que l’inverse ?
Avoir un entourage bienveillant est perçu comme « une chance » alors que cela devrait être un dû. Tout-e enfant devrait être respecté-e, soutenu-e, aimé-e par ses parents, quelle que soit sa différence. Que nos genres soient respectés n’est pas une faveur que l’on nous fait. C’est la moindre des choses, nous avons droit au respect et à la considération, au même titre que n’importe qui.

« mets-toi à sa place » alors que personne ne se met à la place de la jeune fille mégenrée constamment par son père.
La scène tendue entre Léna et sa mère est classique. On lui demande, à elle, de « se mettre à la place » de son pauvre papa. Mais lui, se met-il à sa place à elle ?
Forcément, lorsqu’on est cisgenre, on n’a aucune idée de ce que peut vivre une personne trans, de ce que le mégenrage peut avoir comme impact sur sa confiance et estime de soi ou sur son état moral et psychologique. Alors il est plus facile de ressentir de la sympathie pour ce père qui souffre de devoir appeler sa fille par son vrai prénom et par le pronom « elle »…
Cette jeune fille exprime pourtant quelque chose de fondamental : ce n’est pas à elle d’éduquer son père, ce n’est pas à elle de devoir constamment se justifier et s’expliquer, ce n’est pas à elle seule de faire des efforts dans cette situation… des efforts elle en fournit chaque jour, pour supporter les mégenrages, pour supporter l’attente que les psychiatres lui font subir, pour supporter la façon dont on entend parler des personnes trans à la tv, la radio ou au cinéma…


Les remarques sexistes envers les filles trans

Avez-vous remarqué que personne ne dit à un jeune homme (trans ou non d’ailleurs) « tu es très joli ! » ? Le critère esthétique est largement réservé aux filles, et même si ça se veut le plus souvent bienveillant, c’est ce que l’on appelle du sexisme bienveillant. D’autant que pour les femmes trans, c’est souvent associé à « c’est très réussi» (sous entendu : « ça ne se voit pas du tout qu’en vrai t’es un mec… »), comme si une transition était une œuvre artistique qui « réussit » ou « échoue » selon qu’on correspond ou non à ce que la société considère comme une fille – stéréotypiquement – jolie et esthétiquement acceptable. Est-on moins une femme lorsqu’on n’est pas un canon de beauté ?!
Nous, le sexisme, même dit « bienveillant », on n’aime pas ça ^^’.

Bien sûr, ce paragraphe ne vise pas à critiquer le documentaire en tant que tel, vu qu’il s’agit des commentaires de personnes filmées. Mais c’est tellement typique du genre de réaction que les gens ont face aux femmes trans qu’il nous apparaissait important de le pointer du doigt…

Et en parlant de sexisme.. : les stéréotypes de genre

Ce documentaire n’échappe pas aux clichés habituels : on montre une jeune fille trans donc forcément elle est en train de se maquiller…, on montre un garçon trans donc forcément il fait de la musculation ou se met du gel dans les cheveux… et ce en oubliant que, comme le reste de la population, les personnes trans sont rarement des archétypes de femmes ou d’hommes.
La critique est souvent faite que les personnes trans « ne remettent jamais en cause des stéréotypes de genre et de ce fait, participent au sexisme ». Deux remarques à ce propos :

les équipes de la SOFECT s’évertuent à ne suivre que des personnes correspondant aux stéréotypes de genre, et le plus souvent ce sont ces personnes qu’on montre à la TV. Donc elle ne représentent pas l’intégralité de la population trans qui est bien plus diverse et variée que ne le laissent à croire leur médiatisation.


Pour certain-e-s, correspondre aux stéréotypes de genre (par exemple dans le documentaire, lorsque le père de Lucas dit que son fils surjoue la masculinité) n’est qu’une stratégie de survie pour que leur genre soit respecté par les autres. C’est parfois la seule façon d’être correctement genré. Et, avec de la chance, c’est temporaire et disparaît lorsque le genre de la personne n’est plus remis en question.

Cela dit, accentuer ces stéréotypes en filmant des scènes de maquillage pour les filles, de sport pour les garçons (s’ils avaient été un peu plus vieux, on aurait sans doute vu une scène de rasage…), c’est non seulement absolument pas original (on voit ça dans chaque émission sur la transitude : il serait temps de passer à autre chose non ?), mais ça fait le jeu de la transmysoginie (qui considère qu’être une femme c’est superficiel, donc que les femmes trans sont superficielles) et du sexisme de base… (être un mec c’est forcément se muscler etc).
Bien sûr, ces scènes de vie existent pour les jeunes filmés, mais ce sont les seules qui sont montrées et c’est cela qui est dérangeant. Peut-être que telle jeune fille fait aussi du sport et qu’on aurait pu la filmer à son club de foot féminin ou de basket. Peut-être que tel garçon trans adore faire des cupcakes et qu’on aurait pu le voir faire… Plutôt que de limiter leur présentation à des stéréotypes réducteurs :/

Les grandes absentes…

Nous voulons bien sûr parler… des associations trans. Il est question d’association LGBTQI (Le Mag à Paris ou l’Hêtre à Mulhouse) mais aucune association trans n’est présente. Nous trouvons ce choix particulièrement étonnant, car cela aurait été l’occasion de parler de tout ce qu’elles font pour les personnes trans, y compris mineures… On donne la parole à des personnes trans en début de parcours (seul Aleksei semble un peu plus avancé dans ses démarches et plus au fait de la situation générale), à des médecins, à des parents, mais jamais à des associations de personnes trans ? Qui savent de quoi elles parlent, qui connaissent les enjeux de santé, les enjeux juridiques, les enjeux de discrimination, qui auraient pu s’exprimer sur la prise en charge des personnes trans mineures (car elles ont généralement une bonne connaissance du réseau médical français, ne serait-ce que localement), sur les dérives des équipes protocolaires etc.

Mais non. On préfère laisser les médecins (dont un psychanalyste…) parler à notre place… Pourtant on pourrait croire que la volonté de ce film, outre le fait de visibiliser la population trans mineure (ce qui est extrêmement important et en cela ce documentaire fait un premier pas intéressant), serait de pouvoir apporter des réponses aux familles vivant ces difficultés. Leur donner des ressources (associations trans pouvant les accueillir, les écouter, les informer, les rassurer…) aurait alors été plus que bienvenu. Dommage.

Par contre la SOFECT va probablement gagner des patient-e-s et pouvoir ainsi accroître son influence sur le milieu médical français (les médecins mais également la sécurité sociale!) et son contrôle de la population trans. Car oui, il s’agit bien de cela lorsqu’on fait en sorte de normaliser une population en considérant comme « réellement trans » uniquement les personnes correspondant à des stéréotypes de genres archaïques, à des critères sexistes, homophobes, et normatifs en terme de genre et de corps… en laissant de côté toustes les autres.


Le positif :

Nous l’avons dit et le redisons au cas où : Parler des personnes trans mineures en leur donnant la parole est, en soi, un vrai point positif. Les documentaires sur la transitude tendant à s’améliorer lentement mais – espérons le – surement, si l’on ne prend pas en compte les émissions purement sensationnalistes (type c’est mon choix, toute une histoire, tellement vrai, les émissions de D8, NT1…)

Les termes employés par la présentatrice de la soirée (Marina Carrère d’Encausse)

« Personnes trans », « transidentités », « sexe assigné à la naissance… » sont autant de termes employés par MCE. Nous nous réjouissons que les échanges avec France5 aient peut-être influés sur cette usage de termes corrects, respectueux et bienveillants. Entendre des journalistes parler d’assignation est plutôt chouette ! Les choses avancent, lentement mais sûrement, et nous encourageons bien sur toute initiative allant en ce sens.

Le témoignage des jeunes :

De manière générale, on peut saluer les témoignages de ces adolescent-e-s.
Léna formule clairement – comme nous l’avons relevé précédemment – le fait que les personnes trans n’ont pas pour rôle d’éduquer, de sensibiliser, de soutenir leurs proches. Il existe des associations pour cela, et si parfois les personnes trans sont ok de le faire elles-même, ce n’est pas un dû pour autant.
Cela est bien sûr à ne pas confondre avec de l’outing : lorsque Léna dit à sa mère que ce n’est pas à elle [Léna] d’en parler avec son père, ça ne veut pas dire qu’il appartient aux personnes cisgenres d’outer leurs proches sans leur consentement. Ici Léna a formulé qu’elle ne se sentait pas d’en parler à son père, et que ce n’était pas son rôle de lui faire comprendre à quel point elle se sent blessée par rapport à l’attitude qu’il a envers elle.

De même, nous apprécions énormément le passage où Aleksei exprime ce qu’il voit de positif à être trans, qu’il n’a aucun regret de ne pas être cisgenre et qu’il ne souhaiterait pas l’être. Ce type de témoignage n’est jamais montré dans les reportages sur la transitude. Or Aleksei n’est pas le seul à ressentir cela. Ça change des visions pathos souvent médiatisées (où être trans est souvent montré comme un calvaire abominable).
C’est un témoignage important car il illustre un point essentiel : être trans n’est pas une tare en soi. Ce qui est le plus difficile n’est pas d’être trans, c’est la transphobie et le cissexisme du monde qui nous entoure. Ce sont les bâtons que l’État nous met dans les roues, que le milieu médical nous met dans les roues, que la société nous met parfois dans les roues.
La transitude n’est pas le problème auquel il faut trouver une solution. Le problème c’est la transphobie. Mais bonne nouvelle, ça peut se soigner ^^ !

Les points négatifs sont plus nombreux, mais c’est surtout car nous prenons le parti de détailler nos arguments. Au final le documentaire est plutôt une agréable surprise si ce n’est l’idée générale qu’il véhicule vis à vis des équipes protocolaires, qui est vraiment un point extrêmement ennuyeux.

Les témoignages sont intéressants, bien qu’on pourrait regretter le manque de diversité de parcours, milieux sociaux etc. Les autrices ont précisé qu’il avait été difficile de trouver des jeunes dont les parents acceptaient qu’iels témoignent, ce dont nous ne doutons aucunement).

Au final, travailler main dans la main avec les associations trans aurait surement bénéficier à tout le monde, en espérant que cela sera pris en compte dans de futures initiatives ^^.


Le débat faisant suite au reportage :

Commençons par les points négatifs :

Les questions intrusives

MCE avait bien commencé en employant des termes respectueux. Mais elle a franchit une limite en multipliant les questions intrusives, encore plus choquantes lorsqu’elles s’adressent à des personnes mineures … : « Et qu’est-ce qu’il [Lucas] envisage maintenant? ». Comme s’il était ok de parler du corps de quelqu’un en son absence, comme s’il était ok de parler des interventions chirurgicales dont il pourrait ressentir le besoin …
Idem avec Léna qui n’a pas échappé aux questions sur ce qu’elle comptait faire pour la suite (de sa transition médicale). Elle a essayé d’esquiver comme elle pouvait en parlant de ses études, mais sérieusement, vous trouvez acceptable d’interroger quelqu’un-e sur ses organes génitaux ? C’est totalement déplacé. C’est privé, intime, et ça ne regarde aucunement la journaliste (ni quiconque, en dehors de la principale intéressée)

Pour rappel, merci d’éviter de demander systématiquement aux personnes trans :
– leur prénom d’assignation
– des photos d’elleux pré-transition
– des informations sur leurs organes génitaux ou sur d’éventuelles chirurgies

Certain-e-s seront ok de vous donner certaines infos, mais si c’est le cas, ça viendra d’elleux. La plupart des personnes trans ne le voudra pas, mais se trouvera parfois démunie et répondra à ces questions alors qu’au fond iel n’en a pas envie. Donc juste, s’il vous plait, gardez votre curiosité pour vous 🙂 Gardons en tête que de telles questions peuvent réveiller des souvenirs douloureux, très lourds, et que si on peut éviter de faire subir cela à quelqu’un-e, il serait dommage de s’en priver, non ?

Justification de la psychiatrisation par Hefez

S.Hefez justifie la psychiatrisation, et notamment le fameux « test de vie réelle » par des arguments contestables. Il assure que la pression vient des personnes trans ou de leurs parents, alors que les réelles pressions viennent de la SOFECT (!). Bien sûr, il prêche sa paroisse, étant lui-même psychiatre & psychanalyste, et étant étroitement lié à l’équipe de Paris…
Rien ne justifie le « test de vie réelle » qui pour beaucoup peut s’avérer destructeur… Vivre dans son genre au quotidien dépend de la façon dont chacun se sent à l’aise, il faut bien avoir en tête que certaines personnes ne peuvent pas se permettre de vivre ce genre de situation sans avoir au préalable commencé les hormones… Les personnes trans n’ont pas besoin de cela pour savoir quel est leur genre… et la grande majorité expérimente déjà dans l’intimité… Et si on leur faisait confiance et cessait de les considérer comme irresponsables et incapables de prendre des décisions éclairées ?

Termes problématiques

Rien de nouveau sous le soleil : on entend toujours le fameux « garçon qui devient fille »/ « fille qui devient garçon » alors même que cela est régulièrement critiqué par les personnes trans elles-mêmes…
Idem pour le mégenrage systématique, par Serge Hefez, qui parle de personnes trans en utilisant leur genre d’assignation (sauf lorsqu’il s’adresse directement à elles, étrange). À noter : respecter le genre de quelqu’un-e vaut aussi en son absence.

Femmes trans plus mobilisées ?!

Nous sommes, enfin, surpris par l’affirmation par CZC suggérant que les femmes trans seraient davantage mobilisées que les hommes trans. Ces derniers sont pourtant omniprésents dans les associations et milieux trans, les collectifs trans, queers et féministes, mais aussi dans les milieux militants artistiques etc… Ils sont donc tout autant mobilisés, et depuis aussi longtemps que les femmes trans. Ils sont juste moins visibilisés.

Les points positifs maintenant :

Les prises de parole de Clémence Zamora-Cruz :

Bien qu’il ait été choisi, pour représenter une parole militante, une asso NON trans…, Clémence Zamora Cruz a pu dénoncer plusieurs choses :

la normalisation des suivis médicaux (dont le but est de valider une certaine image de l’Homme et de la Femme, en excluant toutes les autres… C’est à dire que la SOFECT considère que n’est acceptable dans la société que des personnes hétéros, sans troubles psychiques, d’un certain âge, dont les corps entrent au maximum dans la norme de ce qu’iels considèrent « mâle » ou « femelle », correspondant à des stéréotypes de genres archaïques, en bonne santé etc.)

le terme de « mauvais corps » : en affirmant que son corps est le bon, qu’il est le SIEN… à noter que cette expression d’être « né-e dans le mauvais corps » ne trouve pas son origine dans la bouche des personnes trans elles-même, mais dans celle de médecins cis : il s’agissait d’un critère diagnostique auquel les personnes souhaitant faire des démarches de transition devaient se plier… Expression qui fut ensuite intégrée et intériorisée par la communauté trans.

la transphobie ordinaire, souvent oubliée au profit des actes plus impressionnants (violences physiques, sexuelles et meurtres), mais tout aussi dangereuse car omniprésente, constante, insidieuse et bien souvent acceptée socialement…

CZC précise également une notion fondamentale, concernant « le deuil » que peuvent faire les parents : il s’agit de faire le deuil de ses propres attentes et projections en tant que parent, et non le deuil d’un-e enfant. C’est un travail sur soi, dont on est seul-e responsable… et ça vaut même lorsque l’on a des enfants cis : si on cessait de faire des projections sur nos enfants, alors tout le monde s’en trouverait bien plus heureux, les enfants (libéré-e-s de la pression de leurs parents) et les parents (libéré-e-s d’attentes qui génèrent nécessairement de la frustration et de la déception…).

Le rappel de SH sur la non-systématisation des chirurgies génitales

Information capitale qui a eu le mérite d’être dite à deux reprises. SH rappelle à juste titre que les interventions génitales sont rarement un but en soi, et que généralement, la priorité des personnes trans réside généralement dans leur transition sociale : le fait que leur genre soit reconnu et respecté. Ce que nous faisons de nos corps ne regarde que nous, que l’on ressente ou non le besoin de transitionner médicalement. Le fait d’être de tel ou tel genre n’a strictement RIEN à voir avec ce que l’on a entre les jambes.

Intervention du père de Lucas : dénonce la « barre des 18 ans »

Nous soutenons l’intervention du père de Lucas lorsqu’il dénonce cette « âge limite » des 18 ans pour pouvoir prendre des hormones, affirmant que ce la ne va pas dans le sens de l’aide à la personne. Et effectivement, attendre 18 ans n’a aucun sens ni aucune logique. On ne devient pas magiquement différent lorsqu’on a l’âge de 18 ans, or lorsqu’on est parfaitement conscient de son genre, de ses besoins en terme de transition etc, devoir attendre la majorité légale n’a strictement aucun sens. À part rajouter des années de souffrance potentielle, des années de puberté subie aux effets parfois difficiles à contrebalancer (lorsqu’on n’a pas accès à des bloqueurs de puberté), etc.

Intervention du sociologue Emmanuel Beaubatie :

Autres points que nous apprécions dans ce débat, les interventions du sociologue EB et notamment lorsqu’il dénonce :

la transmysoginie, la façon dont les femmes trans sont « déclassées » socialement et dont elles sont exotisées. Nous rajouterons qu’en parallèle, si les hommes trans « montent » sur l’échelle sociale lorsqu’ils sont reconnus en tant qu’hommes, ils sont ceci dit largement infantilisés lorsque leur transitude est connue, et globalement invisibilisés.

Les tests de vie réelle. Nous ne reviendrons pas sur le sujet, mais nous sommes reconnaissants de cette prise de position, car bien que ce « test » puisse paraître important et logique au premier abord (pour savoir comment on vit le fait d’être genré-e autrement dans la rue, en société etc), il ne correspond pas aux réalités des vies des personnes trans et est en cela potentiellement très nocif.

1Une étude canadienne démonte le mythe du « regret des personnes trans ». Voir la traduction en infographie, présente sur notre site.

Conclusion :

Le documentaire « devenir il ou elle », est loin d’être parfait. Même s’il comporte des points très positifs, et qu’il n’a pas manqué (et ne manquera pas) de pouvoir rassurer certaines familles et adolescent-e-s trans, il n’en reste pas moins une publicité pour les équipes de la SoFECT, ce qui est extrêmement dommageable pour les personnes trans.
Il serait bon qu’on comprenne en France que les seul-e-s expert-e-s de quelque sujet que ce soit sont les personnes concernées directement. Ni leurs parents, ni leurs médecins, ni des personnes totalement déconnectées de la réalité de leurs vies et de leurs fonctionnements. Il serait bon qu’on comprenne que la parole de médecin, ou d’auto-proclamé-e expert-e n’a pas plus de valeur que celle des personnes concernées, qu’iels soient militant-e-s ou non, quand bien même leurs avis ne convergeraient pas tout le temps. (les avis des dites « élites » n’étant pas plus convergentes, soit dit en passant).

Alors, on sera à même d’avancer correctement dans le sens des personnes concernées, en s’adressant à leurs besoins, et non à ceux des personnes extérieures. Seule voie possible au respect des minorités vivant des discriminations, quelles qu’elles soient.

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2 commentaires

  1. Bonjour,
    Votre publication nous touche mon enfant et moi sa maman. Il est trans FtM et vit depuis 15 ans cette évidence d’être un individu masculin. J’ai longtemps pensé à une homosexualité me disant qu’il n’assumait pas une apparence féminine… son père très absent lui manquait et vers ses 5 ans, de nombreux conflits nous ont fait souffrir, au point que j’ai sollicité un psychothérapeute pour nous venir en aide, l’aider. Une année de travail avec lui et nos relations étaient à nouveau pacifiées. Pendant ce temps, il refusait de porter des vêtements féminins. J’acceptais alors ses goûts. La psychothérapeute m’informa à la fin de la thérapie qu’il serait important (à voir) de reprendre un suivi à l’adolescence afin de faire aboutir un travail sur l’identité… ni elle ni moi ne pouvions penser à une dysphorie de genre ! J’étais pourtant psychologue aussi mais ce sujet sur le sentiment d’identité n’était pas du tout abordé dans nos études. Bref, depuis toujours mon enfant s’est intégré en tant que garçon parmi ses camarades et me dit-il, ce qui était et est encore très difficile pour lui c’est lorsque les exigences sociales (appel en classe, maillot piscine etc.) dévoilent malgré lui son corps de fille, parce que pour touts, il est un garçon (personne ne s’adresse à lui avec l’idée d’un genre féminin et c’est à tel point évident que lorsque face à lui le prénom de fille qu’il a encore sur ses doc. officiels annonce une autre personne que celle qui est en face d’eux, il est supposé une usurpation d’identité (sic !) Je ne peux dès lors imposer un parcours « officiel » incluant ces 6 mois à un an de mise en situation, ni lui demander d’attendre sa majorité pour vivre une transition connotée « passage adolescent en quête d’identité » ! Il sait ce qu’il est et le vit chaque jour. Nous ne pouvons que nous orienter dans un parcours parallèle non moins aussi sérieux et prudent pour l’équilibre de sa personne. Il a 15 ans et c’est l’âge auquel la transition serait absolument discrète et utile puisque ses copains pour la plupart commence leur métamorphose visible pubertaire. Nous imaginons ainsi une évolution sans heurt. Il est Jeune Sapeur Pompier et veut devenir professionnel. Il est déjà dans le parcours scolaire et pré-pro pour réussir. Très bon élève qui plus est. Seulement nous sommes dans une région isolée et aucun psychiatre ne veut aborder sa personne avec respect sans s’appuyer sur ses théories de troubles de l’identité et tout ce dont vous parlez très bien. Nous nous entourons de personnes compétentes à 2h de route. Son père vient d’être mis au courant et le problème va peut être renforcé par lui… comme les jugements et les références sont égoïstes ! Comme le parcours est pénible voire méprisant par ignorance !
    Je voulais simplement vous témoigner mon estime et souligner combien votre réaction est pertinente et essentielle.
    Bien à vous,

      • Max on 5 octobre 2017 at 2 h 58 min
      • Répondre

      Merci à vous pour le soutien que vous amenez à votre fils, il le mérite et le nécessite.

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