Retour critique sur l’émission de France Inter « la tête au carré » (diffusée avant « Devenir il ou elle »)

Petit compte-rendu succinct sur l’émission de France Inter « La tête au carré » du 10 janvier 2017, sur les personnes transgenres mineures. Tout d’abord la liste des points négatifs, puis des points positifs :

les formulations problématiques telles que :
– « …né-e-s dans le mauvais corps », « né-e-s dans un corps étranger »
– « né femme et devenu homme »
– « devenir il/elle »

Pourquoi sont-elles selon nous problématiques ?

Parce qu’elles généralisent certains ressentis à la totalité de la population trans, en sous-entendant que toustes ont un problème avec leur corps (ce qui n’est pas le cas).

Parce que l’expression « né dans le mauvais corps » est à l’origine un critère diagnostique créé par des psychiatres cisgenres1, ensuite intériorisé par la communauté trans dans le but de pouvoir répondre aux exigences des psychiatres qui se sont mis à considérer qu’on pouvait diagnostiquer la transitude (qui est donc selon elleux une maladie mentale). Le terme ne vient pas des personnes trans elles-même, il est généralement utilisé faute de vocabulaire plus approprié, et engendre une façon de penser son corps très négative et conflictuelle…

Parce qu’elles ont pour conséquences de mégenrer les personnes trans de manière systématique. En effet, lorsqu’on parle d’ « un homme devenu femme », on parle (et donc on visualise) un homme… alors qu’on parle d’une femme trans.

Parce qu’elles sous-entendent qu’on nait fille/garçon (et qu’on deviendrait ensuite d’un autre genre). Or on ne nait pas fille/garçon, on est assigné-e fille ou garçon selon l’apparence de nos organes génitaux externes. Personne ne peut connaître le genre d’un individu avant de le lui demander.

Il convient davantage de dire « vous avez été assigné fille, mais vous êtes un garçon » par exemple.

Parce qu’on ne transitionne pas pour DEVENIR d’un certain genre, mais parce qu’on EST DÉJÀ de ce genre.

La façon de parler de la transitude2 :
« trouble appelé dysphorie de genre »
– « anciennement transsexualisme »

Pourquoi c’est selon nous problématique ?

Ce sont des termes psychiatriques, alors que la transitude n’est pas une maladie mentale.

Il ne s’agit ni d’un trouble, ni d’une pathologie, ni d’une maladie quelconque. Même si le journaliste et ses invités le rappellent au cours de l’émission, le fait d’en parler continuellement de façon pathologisante n’est pas cohérent…

Ce qu’on appelle la pathologisation de la transitude (le fait de considérer cela comme une pathologie) contribue à l’infantilisation des personnes trans, en considérant qu’étant malades (mentales), elles ne sont pas en capacité de faire leurs propres choix, de savoir qui elles sont, de disposer librement de leur corps etc. Cela contribue à rendre illégitime leur parole et leur expertise sur leurs propres existence et expériences… Même si ce n’est pas une volonté consciente de la part des journalistes d’utiliser ces termes, ça participe à une forme d’oppression dont les premières victimes sont les personnes trans elles-mêmes…

Le journaliste M. Vidar qui dit que les jeunes personnes trans se battent pour « imposer leur identité » :

Il est particulièrement maladroit de formuler les choses ainsi. Il ne s’agit pas d’imposer aux autres une croyance, un avis ou une opinion… Il s’agit d’affirmer qui l’on est. Le respect de nos genres est un droit fondamental que l’on soit cis ou trans.

La vision particulièrement binaire du genre… (« deux sexes » « soit homme soit femme »)

Affirmer qu’il n’existe 2 genres est non seulement faux, mais ça invisibilise surtout tout une partie de la population trans dont le-s genre-s ne sont ni le genre Femme, ni le genre Homme.
Nous rappelons que cette croyance qu’il n’existerait que 2 genres est purement occidentale et culturelle, qu’elle a été imposée à travers le monde via les colonisations en dépit des genres existants (officiellement et/ou socialement) dans les pays et territoires colonisés.
Nous rappelons qu’il existe une multitude d’autres genres dits « non-binaires » (notamment en occident : agenre, intergenre, pangenres, neutre, neurogenre etc) et les personnes concernées sont tout aussi concernées par les démarches de transitions, les galères administratives, sociales et familiales, juridiques, médicales etc, ainsi que par la transphobie.

La question « qu’est-ce que être transgenre au fond alors ? » ou « à partir de quand devient-on transgenre » posée à… des personnes cisgenres (respectivement Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste, et Lise Barnéoud, journaliste et réalisatrice)… :

Pourquoi est-ce problématique ?

Parce qu’on considère une fois de plus que les personnes trans ne sont pas les mieux placées pour expliquer ce que c’est que d’être trans, alors qu’elles le vivent.

Parce qu’on considère des médecins, sociologues, etc plus aptes que des personnes concernées à parler de ce dont iels n’ont qu’un savoir théorique et non l’expérience de le vivre, de le ressentir… alors qu’une personne trans est présente face au journaliste.

→ Nous notons que La réalisatrice du documentaire, Lise Barnéoud, répond au journaliste que le jeune homme trans présent est surement plus qualifié qu’elle pour répondre à cette question… même si elle se permet quand même de donner son avis -_-

Les affirmations erronées telles que :
– « Sans soutien familial, la prise de bloqueur de puberté est un échec »
– « En France ce n’est plus vu comme une maladie mais comme une affection longue durée, ce qui permet un remboursement des traitements hormonaux ».

Premièrement, non, l’absence de soutien familial n’est pas un critère valable pour refuser à une personne trans de bénéficier de bloqueurs de puberté ou d’hormones… Cela revient à considérer qu’un-e jeune ne peut être écouté-e que s’iel a la chance de ne pas subir le rejet de sa famille. Subir la transphobie ne justifie pas d’en rajouter une couche en leur interdisant un accès aux démarches de transition… Les personnes trans qui ne sont pas soutenues mais à qui on interdit l’accès aux démarches ont bien plus de risques de faire des tentatives de suicides !

Non, même si la France a déclaré par décret que la transitude n’est plus considérée comme une maladie mentale, dans les faits les personnes trans sont toujours psychiatrisées (c’est à dire obligées à obtenir l’aval d’un-e psychiatre avant de pouvoir entamer des démarches de transition).

De plus, les démarches était déjà prises en charge par une ALD. Il s’agissait d’une ALD psychiatrique, alors que désormais c’est une ALD hors-liste, mais les hormones et chirurgies etc étaient DEJA prises en charge, ce decret n’a rien changé aux remboursements. Il a juste changé le fait qu’il est moins stigmatisant désormais pour les personnes trans de bénéficier d’une ALD car cette dernière ne les classifie pas comme « souffrant d’une pathologie mentale ».

Le non-respect du genre des personnes trans par le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez :

Il parle constamment des personnes trans en employant leur genre d’assignation, en parlant de « garçon qui veulent devenir (ou deviennent) des filles » et vice versa. Ne pas prendre en compte leur genre, tout en affirmant le contraire (en se positionnant comme étant soutenant etc) peut apparaître comme étant hypocrite. Cela invalide totalement ces personnes qu’il affirme suivre et soutenir.
Mégenrer une personne trans EST une violence transphobe. Ce n’est pas anodin. Ce n’est pas un détail. Ce n’est pas « normal » ou ok. Cela revient à nier le genre de la personne et sa capacité à connaître et affirmer son propre genre…


Les côtés positifs maintenant :

L’emploi généralisé des termes « transidentité-s » et « transgenre-s ».

C’est une certaine avancée lorsque les journalistes (et les personnes trans qu’iels interrogent) n’emploient pas les termes « transsexuel-le-s » ou « transsexualité ».
Il est encore question « des transgenres », ce qui tend à réduire les gens à une composante de leur identité. Nous préférons, personnellement, parler de personnes trans, le terme « trans(genre) » étant un adjectif pour qualifier une personne, et non un nom. Toutefois, nous nous réjouissons de l’usage de ces termes bien plus respectueux que les termes pathologisants et éthymologiquement erronés que sont « transsexuel-le » et « transsexualité/transsexualisme ».

La précision qu’on « ne devient pas » femme ou homme.

Bien que cela n’empêche pas les formulations problématiques citées en premier, ça a le mérite d’être rappelé…

Précision sur les chirurgies génitales :

Il est particulièrement important de retenir cette précision que fait Serge Hefez, sur le fait que les chirurgies génitales ne sont pas systématiques, qu’elles ne concernent que 20 % des personnes trans, et qu’elles sont loin d’être le plus important pour une grande majorité des personnes trans.
Bien souvent, les chirurgies génitales sont vues comme « l’aboutissement d’une transition », ou « l’étape ultime pour être homme/femme », alors qu’il n’en est rien. On est de notre genre quelle que soit l’apparence de notre corps, quels que soient nos organes génitaux. Ce ne sont pas eux qui définissent notre genre. Il est tant que les gens enregistrent cette information : être trans n’a RIEN à voir avec le sexe ni avec nos organes génitaux. Cela a à voir avant tout avec notre genre et sa reconnaissance sociale par le reste de la société.

Le respect des prénoms :

Autre point particulièrement important : le fait que les prénoms des personnes trans sont respectés dans l’émission (et le documentaire), et qu’on ne leur impose pas de donner leur prénom d’assignation. Le jeune homme invité indique clairement qu’il ne le citera pas, et que c’est important de respecter cela.
En effet, même si certaines personnes trans sont ok pour citer ou utiliser leur prénom d’assignation, ce n’est pas le cas de toutes, et pourtant les médias tendent à les indiquer systématiquement.
Or employer ou demander à connaître le prénom d’assignation d’une personne trans contribue à la transphobie pour plusieurs raisons.

Pourquoi ?

– car cela permet des projections de la personne trans telle qu’elle était pré-transition, dans son enfance etc (quand on pense à « Mickaël » on visualise un garçon, même si on parle d’une fille trans….)
– car cela contribue à considérer que ce prénom est « le vrai prénom » de la personne trans, ou qu’il est pertinent de le connaître…
– car pour un certain nombre de personnes trans, leur rapport à leur prénom d’assignation est particulièrement conflictuel, de part tout ce à quoi ça les renvoie (leur assignation, leur enfance, le mégenrage subi pendant des années, etc). Vouloir et insister pour connaître leur prénom d’assignation revient à leur imposer une violence inutile et injustifiée.

Souvent les médias s’arrangent pour ne donner la parole qu’à des personnes trans étant ok pour diffuser des photos de leur passé pré-transition et donner leur prénom d’assignation, ce qui laisse croire à la population qu’il est ok de demander ces informations à une personne trans, et que si jamais elle ne souhaite pas coopérer, c’est qu’elle a forcément « un problème pour assumer ». Non. Il ne s’agit pas d’assumer, d’avoir fait la paix avec soi-même ou pas. On peut assumer parfaitement le fait d’être trans et ne pas supporter d’entendre son prénom d’assignation. Comme on peut être en parfaite santé tout en ayant des cicatrices douloureuses au toucher. C’est comme ça.

Les interventions du jeune homme trans :

Il est positif d’avoir donné la parole à une personne concernée, même s’il a manqué quelques occasions (notamment lorsque le journaliste lui a proposé de répondre au commentaire. Après, ce n’est jamais simple en direct.). Il a pu tout de même reprendre certains propos problématiques des intervenant-e-s cisgenres et donner des informations pertinentes.


1= non trans.
2= le fait d’être trans. On parle aussi de transidentités

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